Bernard Pagès

S’affranchir de la sculpture. C’est une sculpture qui ne dénie pas le tour de force. Voilà qui est encore plus inconvenant que de vouloir faire quelque chose de beau. Les prouesses qui trouvent grâce à nos yeux ont au moins l’âge de la tour Eiffel. Le bon goût commanderait aujourd’hui de se fondre, de déplacer seulement d’un iota ce qui existe déjà. Pagès n’a que faire du goût. Il aime pousser le corps dans ses retranchements, le forcer, le fatiguer, les coureurs à pied l’émeuvent aux larmes et plus encore les trapézistes, non pas tant l’autorité du spectacle de la prouesse que la gracilité de ceux qui l’accomplissent, leur vulnérabilité suspendue dans le vide, leur fragilité outrepassée. Le tour de force n’implique pas comme une évidence l’autorité du spectacle encore moins le tonitruant. Les sculptures de Pagès fuient l’autorité comme la peste, l’autorité qu’elles pourraient avoir en premier lieu. Les plus grandes d’entre elles n’imposent pas, elles n’imposent pas leur présence envahissante, grandiose. Elles ne sont pas grandioses. Elles ne rivalisent pas avec les dieux mais elles leur tiennent tête en esquivant habilement leurs foudres qui pétrifient. Le tour de force consiste aussi à garder leur ténuité même lorsqu’elles regardent de haut. Elles ont l’air de se frayer un passage dans le vide, elles n’essaient pas de le combler. Elles aussi, elles ont peur du vide mais elles n’ont pas la prétention de le colmater, elles pactisent avec lui en s’immisçant, en le trouant le plus délicatement possible. Proue de béton vert tendre qui fend la mer invisible, creux dorés d’une colonne penchée encore sur la nuit, crêtes doucement hérissées, déroulements de métal, branche d’os qui, par-dessus le marché, fait la nique au vide dont la Déjetée est gonflée.
 Les matériaux sont contraints, ils sont contraints de montrer qu’ils sont en vie, le travail de Pagès nous révèle que les matériaux cachent leur jeu d’atomes, d’électrons, cette agitation qui nous est invisibles. Ces sculptures ont bien plus horreur de ce qui est caché que du vide dont il arrive qu’elles s’emparent. »

Maryline Desbiolles,
extrait du catalogue « Nous rêvons notre vie », coll. Pérégrines, éd. du Cercle d’Art, Paris, 2003.
Réedition in « Ecrits pour voir », Ed. L’Atelier contemporain, 2016

 

 

L’empreinte d’un dessein. Ce que Pagès va mettre en place : réaliser des œuvres sur papier avec le vocabulaire de sa sculpture, détachées pour ainsi dire de la main de l’artiste, sans que son habileté graphique intervienne directement dans le processus de création, sans non plus sacraliser le support, mais, au contraire, en intégrant dans son dessein une sorte de maltraitance de ce dernier, avec la prise de risque inhérente à sa solidité ».

Jean-Louis Andral,
extrait du catalogue Bernard Pagès, Papiers, Antibes, Musée Picasso, Snoeck, 2015.

 

Garder l’enfance. Selon leur destination, la grille, le grillage, le ballot de fil de fer, la pierre, la plaque métallique, la solive contribueront à des effets en totale opposition. Autant la sculpture de Bernard Pagès est un défi perpétuellement renouvelé à la pesanteur et aux lois de l’équilibre, autant ses œuvres sur papier mettent en jeu celles de l’entropie, exploitent la soumission des objets à leur poids et aux vicissitudes du vieillissement et de la corrosion. {…}
Il faut sans doute beaucoup d’exigence pour réaliser les prouesses techniques que représentent les sculptures de Bernard Pagès. Et il faut avoir certainement et absolument gardé quelque chose de l’enfance pour continuer avec le même émerveillement l’humble relevé de la surface du monde ».

Catherine Millet,
extrait du catalogue « Bernard Pagès, Papiers », Antibes, Musée Picasso, Snoeck, 2015.

 


« Travaux d’été », un film de Lucie Pagès, 2015.

 

Dossier complet de l’artiste